L'illusion de la dualité : inverser sa boussole sensorielle en yoga
Krounchasana : la posture du héron entre Terre et Espace
Ode a Savasana
Chère yogini, cher yogi,
Je commence par une posture dont on ne parle pas assez - Savasana - tellement elle “coule de source”. Elle ne présente - apparemment - aucun défi “technique”. Elle est accessible à tous, ou tout du moins à toute personne en capacité de se relever du sol (à défaut, il faut pratiquer Savasana sur un lit ou un canapé). Je vous l’accorde, la signification de la posture - Sava - le cadavre, ne donne franchement pas envie de s’y attarder.
Pourtant, l’alignement et la symétrie du corps sont souvent négligés. Il y a aussi un “protocole” pour entrer en Savasana, les jambes pliées. Il ne s’agit pas de tomber dans un maniérisme exagéré mais de s’assurer que le corps est disposé symétriquement au centre d’une ligne imaginaire. Il faut particulièrement veiller à “l’assise” du bassin (mais oui le concept de l’assise demeure, que l’on soit debout ou couché), bien large au sol et au maintien d’une poitrine ouverte grâce à la rotation des bras vers l’extérieur, paumes de mains offertes vers le haut. Les épaules dégagées des oreilles et la légère inclinaison du front vers l’avant complètent cette description ultra sommaire de Savasana. Sans oublier les jambes dont l’écart peut varier, mais jamais la symétrie par rapport à la ligne centrale qui s’étire au delà des talons.
Le défi technique ultime
Mais Savasana présente bien son défi technique ultime. Il s’agit en réalité de la posture la plus technique du yoga. Je m’explique. Dans les autres postures, on aligne les os, les muscles et la peau (la périphérie). En Savasana, on cherche l’alignement de la structure organique (les viscères, le cerveau, le système nerveux). Comprenez que lorsque les muscles sont tendus, ils font pression sur les organes internes. L’immobilité absolue en Savasana permet au foie, à la rate, à l’estomac et au cœur de reprendre leur place originelle et de “flotter” librement dans l’espace du tronc. Cette flottaison organique induit aussi une suspension de l’activité cérébrale.
Les dérives selon nos constitutions
Savasana ne fait pas exception et entraîne aussi des dérives selon nos constitutions. Si vous ne connaissez pas (encore) votre Dosha (votre constitution ayurvédique), je vous propose de faire le test ICI (cela ne vaut pas le diagnostic du médecin ayurvédique, notamment au travers de votre pouls, mais c’est une bonne indication).
🏃♂️ Les Vata : Ceux qui ont bien du mal à dompter l’immobilité vont en profiter, ni vu ni connu 😅 pour nourrir des pensées abondantes, profitant de cette pause (physique) inhabituelle pour eux. Pourtant Savasana équivaut à un “repos foudroyant” 😅. On estime que 15 à 20 minutes de vrai Savasana conscient (où le corps ne bouge pas d’un millimètre et où les sens sont intériorisés) équivalent en termes de récupération nerveuse à plusieurs heures de sommeil classique. Pourquoi? Parce que notre sommeil est souvent agité par les rêves, les micro-mouvements et les tensions résiduelles de la journée. Savasana, qui arrive après la géométrie et l’essorage des postures, bénéficie d’un corps nettoyé et fatigué par la pratique. Le système nerveux parasympathique s’active alors instantanément et nous plonge à un niveau de régénération cellulaire qu’on met parfois des heures à atteindre durant la nuit. Les Vata qui se fatiguent vite et se reposent souvent mal, ont grand besoin de Savasana dans les règles de l’art.
🔥 Les Pitta : Quand ils pratiquent seuls, ils auront tendance à “sauter” Savasana car ils considèrent que leur pratique est terminée. Erreur! Ce serait comme préparer un festin et partir sans prendre le temps de le déguster. Inimaginable, non? Ils seront souvent les premiers à ouvrir les yeux et à revenir, signe que leur système nerveux sympathique n’était pas suffisamment débranché. Or, Savasana agit comme un disjoncteur indispensable: le corps passe de la dépense d’énergie à l’assimilation. De plus, et c’est ce que je préfère, Savasana est le grand égalisateur: il n’y a plus de niveau “avancé” ou “débutant”. C’est l’apprentissage du lâcher-prise de la volonté. Pour Pitta, le vrai défi héroïque, c’est de laisser tomber le contrôle.
🌱 Les Kapha : Ils baisseront leur garde et glisseront avec délectation dans un état “vaseux” entre veille et sommeil, en occultant le paradoxe de Savasana qui allie détente profonde et clarté mentale. Savasana est une suspension consciente (Sattva): même relâchement que dans le sommeil profond, mais en restant intensément éveillé. C’est le sommeil du yogi. Savasana est un “flip flop” (une pirouette) de l’attention vers Pratyahara, le retrait des sens. Pendant les cours, il est vrai que l’attention se porte beaucoup sur l’extérieur (observer la démonstration de l’enseignant, ajuster ses supports etc.), c’est le principe de l’apprentissage. Or, en Savasana on demande à l’attention de faire un demi-tour complet à 180 degrés. C’est l’expérience de la conscience qui regarde la conscience. On est bien loin de l’endormissement!
Ce qui est fascinant en Savasana, c’est la désintégration du “JE”. Toutes les dualités qui nous définissent socialement se neutralisent. On n’est plus ni jeune ni vieux, ni fort ni faible, ni gros ni maigre, ni pauvre ni riche. Le corps dépose ses étiquettes, ses fardeaux et ses formes. On s’allège de notre histoire personnelle pour glisser dans l’anonymat sacré de l’être. Et cela nous est tellement nécessaire, n’est-ce pas?
Les effets physiologiques de la posture
On ne parle pas assez des effets bénéfiques physiologiques de Savasana. En voici les principaux :
La baisse du cortisol, l’hormone du stress. Pour les fatigués chroniques, Savasana est l’antidote absolu.
La redistribution de la pression sanguine : En position allongée le cœur ne lutte plus contre la gravité pour irriguer le cerveau. Le rythme cardiaque ralentit, la pression artérielle baisse, et le sang — enrichi et oxygéné par la pratique des postures nourrit en profondeur les zones cérébrales liées à la mémoire et à la régulation émotionnelle.
Le refroidissement de Pitta : Savasana refroidit notre système en transformant la chaleur en clarté mentale.
Le chemin vers l’état de grâce
Mais ce qui vous manque n’est-ce pas, c’est le comment? Comment atteindre cet état de grâce, de suspension? Puisque le souffle disparaît au plus profond de nous, il est illusoire de chercher à le suivre. On se perdra. Ecouter le silence, ou la vibration en nous et autour de nous est un des moyens de nous absorber. Ou bien oberver notre corps comme s’il ne nous appartenait plus. On perçoit alors la dualité Terre/Espace et notre état de Savasana se place à la confluence de ces deux opposés.
Ceci dit je cherche encore et chercherai toujours, je crois, le grand mystère de Savasana.
Mais non, Savasana ne sera pas notre posture reine d’aujourd’hui (je sais que certain-es d’entre vous en rêvent 😉). Et c’est bien pour combler ce vide car après toutes ces années d’études posturales, je n’ai jamais évoqué Savasana. C’est un sujet noble et sacré. Il y aurait tellement plus à dire, et surtout certainement mieux que je viens de le faire.
L’intériorité duelle des flexions avant
Cette semaine, nous abordons les flexions avant. Vous le savez, elles induisent le calme (Shanta). Elles sont très “ancrantes”, tout du moins la grande majorité d’entre elles. Elles induisent le lâcher-prise. On “se rend”. Signe d’humilité. Un pas vers la dissolution du “JE”.
Mais les flexions avant sont également duelles ! Et il semblerait (si je me trompe faites-moi signe), que seul le yoga Iyengar® les décompose en 2 parties (en excluant la phase en position assise verticale qui est le point de départ) : l’étape dos concave pour étirer le devant du corps et ensuite, et seulement ensuite, la phase flexion avant. Donc une phase extravertie, et une phase introvertie. Dehors et dedans.
Mais cette dualité n’est pas tout à fait équilibrée. La phase concave n’est qu’une préparation, on n’y reste pas. Alors que la phase finale mériterait que l’on y reste 1 minute, 3 minutes, 5 minutes. C’est alors que l’on pénètre dans une zone introspective. On expérimente Pratyahara, le retrait des sens. Il y a un effet “rentrer chez nous”, en nous, à la maison.
C’est une flexion avant, alors le focus est dans le dos. Je reviens sur cette zone “terre inconnue” (souvenez-vous de ma newsletter “ôter la peur, oser l’inconnu”). Je vis notre dos comme une carapace de protection. C’est l’esprit “Kurma la tortue”. Nous devrions l’inviter en esprit dans chacune de nos flexions avant avec l’idée d’élargir notre dos, notre couche de protection, afin de mieux résister aux perturbations extérieures.
🐢 L’esprit de Kurma Mudra
Alors évidemment, pour créer l’ambiance, nos séances cette semaine commencent avec Kurma Mudra (la Mudra de la tortue).
J’y ai trouvé une structure assez semblable à celle de Yoni Mudra de la semaine passée. Cette logique de progression m’a plu. Mais surtout, elle s’est imposée à moi comme si nous tissions ensemble un fil… visible (tout du moins j’espère vous le rendre visible 😉).
Voici la version que j’ai choisie pour aujourd’hui : les pouces et les auriculaires se connectent par leurs pointes pour former les “pattes” et la “tête” de la tortue. Les autres doigts se replient vers l’intérieur.
La tortue est le symbole yogique du sage qui retire ses sens à l’intérieur de sa carapace pour se protéger du bruit du monde. D’ailleurs notre Kurma est duelle également : tantôt dehors, tantôt dedans.
Outre la symbolique, j’ai immédiatement ressenti grâce à cette Mudra un apaisement drainant.
💨 Le souffle pneumatique plutôt que la carapace
Pour tout vous dire, je n’aime pas trop le terme de “carapace” pour décrire notre dos en flexion avant. Certes, on comprend l’idée de la protection. Mais cela évoque la dureté, n’est-ce pas ? Or, dans la flexion avant, nous élargissons notre carapace grâce au “souffle pneumatique” qui nous englobe.
Puisque je vous parlais de phase, selon ma compréhension, “l’englobage” (ça existe ce mot ? 😅) de notre dos correspond à l’étape d’installation et de construction. Le souffle est ici bien présent, acteur et artisan de la construction de notre dos large. Vient ensuite l’étape introspective de retrait à l’intérieur de nous-même, avec le souffle qui s’efface et s’intériorise.
Concrètement, cela suppose que les ischio-jambiers soient coopératifs. Tout esprit de défi, de challenge, de volonté d’aller plus loin avec un souffle saccadé et les dents serrées va complètement à l’encontre de notre esprit Kurma : lenteur et douceur. Bien sûr, quand on apprend, on teste ses limites et on pratique la mécanique de la posture. Mais on ne doit certainement pas en rester là. Quel sacrilège ce serait !
Le va-et-vient hypnotique d’Anuloma Pranayama
Je me suis interrogée également sur le Pranayama qui pourrait le mieux nous apaiser, tout en conservant le clin d’œil de la dualité. J’ai choisi Anuloma Pranayama, stade 1 pour le plus simple, et stade 3 avec une légère suspension poumons vides.
C’est une technique que l’on pratique assez peu (ainsi que son cousin-frère Pratiloma Pranayama). C’est pourtant l’une des meilleures façons d’aborder le Pranayama digital lorsque l’on expire par les deux narines partiellement fermées — ou partiellement ouvertes 😊).
La particularité d’Anuloma, c’est que pour inspirer, on repose la main sur la cuisse. Il y a donc ce mouvement de va-et-vient physique : l’expiration contrôlée correspond à un moment d’intériorisation, tandis que le mouvement du bras nous ramène à notre insu vers l’extérieur. Mais là aussi, si l’on pratique plusieurs minutes, cette navigation hypnotique finit par neutraliser le dedans et le dehors pour nous conduire vers un état de fusion.
Voici Geeta Iyengar pratiquant Anuloma Pranayama:
Maintenant, vous n’en pouvez plus d’attendre que je vous introduise notre flexion avant du jour, n’est-ce pas 😅 ? Il s’agit de Krounchasana, la grue ou le héron.
Krounchasana et l’illusion de la dualité
Lorsque nous avons affaire à une posture animalière, j’aime bien comprendre le lien ou la correspondance visuelle entre la forme de la posture et l’animal. En l’occurrence, pour Krounchasana, il faut se creuser un peu 🤔. Je dirais que la jambe tendue vers le haut représente le long cou ou le bec de l’oiseau, et la jambe en Virasana au sol en est le corps replié. Les bras étirés vers le haut avec les mains qui tiennent le pied accentuent cette impression (ressentie) d’élancement vertical et de cou allongé.
Mais B.K.S. Iyengar insistait souvent davantage sur l’action et la qualité de la posture dans un esprit dynamique, plutôt que sur une ressemblance photographique avec l’animal dans une dimension statique.
👁️ L’œil et l’esprit du héron
Il existe aussi une troisième façon de considérer une posture animalière (en plus de la comparaison photographique statique et de la dynamique des actions) : il s’agit d’infiltrer “l’esprit” de l’animal ou plutôt son fonctionnement énergétique et vibratoire primitif.
Notre héron est un oiseau aquatique qui se caractérise par son immobilité apparente et son regard d’une grande acuité, fixé vers l’extérieur pour attraper sa proie. C’est notre phase “dehors” d’étirement vers le haut avec le regard fixé sur un point précis (le pied, le ciel). Nous utilisons cette même intensité de focalisation que l’on retourne ensuite vers l’intérieur, dans un demi-tour complet — le héron ferme les yeux au repos. C’est notre phase “dedans”.
Mais notre secret de yogi sera certainement de transformer le regard vif et projeté vers l‘avant du héron, en un regard panoramique, réceptif, passif, un peu comme en Savasana. Rien ne nous empêche, même dans la phase active, d’amorcer le retrait des sens de Savasana, Pratyahara, et ainsi d’inverser notre boussole sensorielle.
C’est précisément là que l’on touche du doigt l’essence même des Yoga Sutras, énoncée dès le sutra I.2 : Yoga Chitta Vritti Nirodha — l’union est l’arrêt des fluctuations du mental. Trouver ce silence intérieur absolu en plein cœur de l’action.
Qu’en dites-vous ?
J’ai appris la dimension symbolique autour de cette posture-échassier. Dans la littérature indienne, le krauncha est un oiseau associé à la fidélité et à la sensibilité. Le sage Valmiki aurait prononcé le premier vers poétique du sanskrit en voyant un couple de kraunchas séparé par la mort de l’un des deux.
Le combo de rêve (et ses adaptations)
Spontanément, je classe Krounchasana dans la catégorie des flexions avant car le ressenti est le même dans la posture finale. Pour tout vous dire, je trouve cette posture fantastique car j’y retrouve mon combo de rêve 🤩 : la Terre (avec l’ancrage de la jambe en Virasana) et l’Espace avec la jambe levée. J’adore aussi l’alliance de l’ancrage et de l’équilibre qui renforce notre ressenti de stabilité.
Ne vous inquiétez pas, si vous avez des genoux douloureux qui vous empêchent l’assise en Virasana, il est possible de garder la jambe au sol en Janu Sirsasana, ou même de s’asseoir sur une chaise. Et pour les ischio-jambiers courts, l’usage de la ceinture prolongera utilement les bras.
✨ L’alchimie du “glissage” : de l’espace à la terre
J’adore aussi ensuite glisser en Triang Mukhaikapada Paschimottanasana, pour le coup une flexion avant on ne peut plus classique. On a alors cette envie de “manger la terre”. La jambe levée de Krounchasana prend son bain de terre et si nous avons un peu durci le dos, la nuque et les épaules pour “tenir”, notre “glissage” (ce mot existe-t-il au fait ? 😅) vers l’avant devient délicieux et nous permet de rentrer pleinement dans l’effet “Kurma”.
Sans oublier la première phase d’étirement dans l’esprit Krauncha :
Revenons à Krounchasana. La posture semble duelle : une partie de nous veut rejoindre la terre tandis que l’autre s’élance dans l’espace. Une jambe se plie, l’autre se déploie. Le bassin s’ancre tandis que la colonne s’allonge. En vérité, Krounchasana n’est ni un choix ni un va-et-vient entre ces polarités : elle les accueille simultanément. Les contraires cessent de s’opposer. Ils fusionnent.
Et alors... oulala ! 🤩
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